L'homme et la ville
Senior 6 · French (Literary)
L'homme et la ville
Lesson 4 of 4
50 min
À la fin du XIXe siècle, les grandes villes d'Europe s'étendent à toute vitesse, nourries par les usines et par l'exode rural. Les poètes les regardent avec fascination et effroi. Le Belge Émile Verhaeren voit dans la ville un monstre qui avale les campagnes ; le Français Charles Baudelaire y découvre la beauté fugitive d'une rencontre dans la foule. Ces deux poèmes du domaine public, très différents par la forme, prolongent la question de l'unité : que fait la ville aux hommes ?
Tous les chemins vont vers la ville.
Du fond des brumes,
Là-bas, avec tous ses étages
Et ses grands escaliers et leurs voyages
Jusques au ciel, vers de plus hauts étages,
Comme d'un rêve, elle s'exhume.
Là-bas,
Ce sont des ponts tressés en fer
Jetés, par bonds, à travers l'air ;
Ce sont des blocs et des colonnes
Que dominent des faces de gorgonnes ;
Ce sont des tours sur des faubourgs,
Ce sont des toits et des pignons,
En vols pliés, sur les maisons ;
C'est la ville tentaculaire,
Debout,
Au bout des plaines et des domaines.
Des clartés rouges
Qui bougent
Sur des poteaux et des grands mâts,
Même à midi, brûlent encor
Comme des œufs monstrueux d'or,
Le soleil clair ne se voit pas :
Bouche qu'il est de lumière, fermée
Par le charbon et la fumée.
Lexique. s'exhumer : sortir de terre ; gorgones : monstres de la mythologie grecque au regard pétrifiant (Verhaeren écrit « gorgonnes ») ; pignon : partie haute et triangulaire d'un mur ; tentaculaire : qui a des tentacules, comme une pieuvre ; qui s'étend partout.

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?
Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
Analyse. Le premier vers fait de la rue un être qui « hurlait » : la ville est bruit et agression. Au milieu de ce vacarme, une femme en deuil passe, et le temps s'arrête. La métaphore « Un éclair… puis la nuit ! » résume la rencontre : un instant de lumière, puis la perte. Les exclamations du dernier tercet (« trop tard ! jamais peut-être ! ») disent le regret ; le vers final, « Ô toi que j'eusse aimée », emploie la forme littéraire du conditionnel passé (unité 5) : un amour possible, mais non réalisé. La ville rend ces rencontres possibles, par la foule ; elle les rend aussi impossibles, par l'anonymat : « j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais ».
« Baudelaire (Charles) : À une passante », chaîne Poème Minute : le sonnet dit à voix haute. Écoutez comment le lecteur fait sentir la coupure entre les quatrains (la rencontre) et les tercets (la perte).
| Verhaeren, « La Ville » | Baudelaire, « À une passante » | |
|---|---|---|
| Forme | vers libre, longues strophes irrégulières | sonnet en alexandrins |
| Image de la ville | un monstre qui avale les campagnes | une foule bruyante où naît une rencontre |
| Registre | épique et fantastique | lyrique |
| Ce que la ville fait à l'homme | elle l'attire et l'écrase | elle lui offre puis lui retire l'autre |
Worked example
Présenter un exposé : « Vivre en ville rend-il plus libre ou plus seul ? »
Introduction : « "Tous les chemins vont vers la ville", écrivait Verhaeren en 1893. Ils y mènent toujours : chaque année, des jeunes quittent leur colline pour étudier ou travailler en ville. Mais la ville tient-elle ses promesses ? Rend-elle plus libre, ou plus seul ? Nous verrons d'abord qu'elle offre une liberté nouvelle, puis qu'elle isole, avant de montrer que chacun peut y construire des liens. »
Pour la conclusion, employez une conséquence d'un excès : « La ville est si vaste qu'on peut s'y perdre ; elle n'est jamais trop grande pour qu'on y trouve sa place. »
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Sources and credits