L'habitat
Senior 6 · French (Literary)
L'habitat
Lesson 4 of 4
45 min
Avant de présenter le moindre personnage, le roman Le Père Goriot (1835) promène son lecteur pendant des pages dans une pension bon marché du Quartier latin, à Paris. Les lecteurs pressés s'en plaignent depuis deux siècles. Pourtant, rien n'y est gratuit : chaque meuble, chaque tache, chaque odeur annonce les personnes qui vivent là. Le romancier réaliste met en relief certains détails et les charge d'un sens qui les dépasse : c'est le symbolisme du cadre de vie. Cette leçon vous apprend à repérer ces procédés et à les analyser, puis à les retrouver chez un romancier africain.
Definition
le cadre de vie (dans un récit) : le lieu où vivent les personnages, avec ses objets, ses couleurs et ses odeurs. On dit aussi le décor.
la mise en relief : l'ensemble des procédés qui attirent l'attention du lecteur sur un élément : place en tête ou en fin de phrase, inversion du sujet, superlatif, accumulation, gradation, anaphore, parallélisme, rythme, ponctuation.
le symbole : un élément concret (un objet, un lieu, une couleur) qui représente une idée abstraite. Le symbolisme d'un texte est le réseau de ses symboles.
Madame Vauquer, veuve d'environ cinquante ans, tient une pension, c'est-à-dire une maison où des locataires modestes logent et prennent leurs repas, rue Neuve-Sainte-Geneviève. Le narrateur décrit le salon, dont les murs sont tapissés d'un papier peint montrant le festin offert par la nymphe Calypso au fils d'Ulysse, puis la salle à manger, avant de faire entrer la propriétaire.
Rien n'est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffe de crin à raies alternativement mates et luisantes. […] Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d'une salle où l'on a dîné ; elle pue le service, l'office, l'hospice. […]
Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin, là règne la misère sans poésie ; une misère économe, concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fange encore, elle a des taches ; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture. […]
Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis ; elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez bec de perroquet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation, et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne.
Vocabulaire : le crin, poil de cheval utilisé en tissu ; l'office, pièce où l'on range la vaisselle ; l'hospice, établissement pour pauvres et vieillards ; manchot, privé d'un bras ; la fange, la boue ; l'escompteur, celui qui prête de l'argent avec intérêt.

| Procédé | Exemple dans le texte | Effet |
|---|---|---|
| Tournure superlative en tête de phrase | « Rien n'est plus triste à voir que ce salon » | la tristesse est posée d'emblée comme absolue |
| Création d'un nom | « une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l'odeur de pension » | le lieu est si particulier que la langue manque de mots |
| Anaphore et rythme ternaire | « Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements » | l'odeur envahit tous les sens, comme elle envahit la pièce |
| Sonorités répétées | « le service, l'office, l'hospice » | la finale en [is] martèle l'idée de misère |
| Accumulation et gradation | « vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant » | neuf adjectifs : les meubles deviennent des malades qui meurent (personnification) |
| Prétérition | « il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire » | le narrateur dit qu'il ne décrira pas… tout en décrivant |
| Inversion du sujet et reprise | « là règne la misère sans poésie ; une misère économe, concentrée, râpée » | le mot misère, placé en fin puis repris, devient le centre du passage |
| Parallélisme | « Si elle n'a pas de fange encore, elle a des taches ; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture » | deux phrases jumelles montrent une déchéance inévitable |
| Chiasme | « toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne » | A B / B A : la femme et la maison se reflètent |
Balzac croit que le milieu façonne l'individu, comme le climat façonne une espèce animale ; dans l'avant-propos de La Comédie humaine (1842), il compare la société à la nature. La pension n'est donc pas un simple décor : c'est un portrait collectif. Les comparaisons animales (« nez bec de perroquet », « dodue comme un rat d'église ») rapprochent Madame Vauquer des bêtes qui vivent dans sa maison. La comparaison « fraîche comme une première gelée d'automne » est ironique : la fraîcheur annonce déjà le froid de l'hiver, donc la vieillesse.
Ce récit autobiographique du Guinéen Camara Laye est protégé par le droit d'auteur : en voici un résumé et une analyse, avec une seule phrase citée.
Le livre s'ouvre ainsi : « J'étais enfant et je jouais près de la case de mon père. » Le narrateur raconte son enfance à Kouroussa, en Haute-Guinée, dans la concession familiale. La case et l'atelier du père, forgeron et orfèvre, sont décrits avec tendresse : les apprentis, le feu de la forge, le travail de l'or. Un petit serpent noir rend visite au père ; celui-ci explique à l'enfant que ce serpent est le génie de sa lignée, qui l'avertit et le guide dans son métier.
Comme chez Balzac, le cadre de vie a une valeur symbolique, mais le sens s'inverse. La pension Vauquer symbolise la misère et l'avarice d'une ville où l'argent sépare les hommes ; la concession de Kouroussa symbolise l'harmonie d'une communauté où le travail, la famille et le sacré se tiennent. Laye a écrit ce livre en France, loin de chez lui : la description devient aussi le lieu de la nostalgie.
Worked example
Rédiger un paragraphe d'analyse sur la mise en relief (idée, citation, procédé, interprétation)
Balzac fait de l'odeur le premier signe de la misère. Il invente même un nom, « l'odeur de pension », comme si la langue ordinaire ne suffisait pas à dire ce lieu. L'anaphore du pronom « elle » et les trois rythmes ternaires (« le renfermé, le moisi, le rance ») font envahir tous les sens par cette odeur : l'odorat, le toucher (« elle donne froid »), le goût. Enfin, les sonorités en [is] de « le service, l'office, l'hospice » associent la pension à l'hôpital des pauvres. L'odeur symbolise ainsi une vie enfermée, où l'on ne respire plus.
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