Les fléaux naturels et artificiels
Senior 6 · French (Literary)
Les fléaux naturels et artificiels
Lesson 4 of 4
45 min
Quand un fléau frappe, deux sortes d'écrivains prennent la parole. Les uns l'ont vécu et témoignent : leur autorité tient en trois mots, « j'y étais ». Les autres l'apprennent de loin et s'indignent, réfléchissent, interrogent. Cette leçon compare un témoin de la Première Guerre mondiale, Henri Barbusse, et un philosophe bouleversé par un tremblement de terre, Voltaire. Elle vous apprend à analyser les thèmes, le style et le ton d'un texte, et à reconnaître ce qui fait la force propre du témoignage.
Definition
le témoignage : un récit fait par une personne qui a vu ou vécu les faits, en général à la première personne. Il repose sur un pacte de vérité : le témoin s'engage à dire ce qui s'est réellement passé. Le récit peut être romancé (noms changés, scènes recomposées) sans cesser d'être un témoignage.
Definition
le ton (ou registre) : l'effet qu'un texte cherche à produire sur le lecteur. Les plus fréquents dans les textes sur les fléaux : réaliste (montrer le réel sans l'embellir), pathétique (émouvoir, faire pitié), tragique (montrer l'homme écrasé par une force qui le dépasse), polémique (attaquer une idée ou un adversaire), lyrique (exprimer les sentiments du « je »).
Henri Barbusse s'engage en 1914, à quarante et un ans, comme simple soldat d'infanterie. Il tire de ses mois dans les tranchées un récit publié en livre le 15 novembre 1916, qui reçoit le prix Goncourt le mois suivant. Dans le dernier chapitre, « L'Aube », le narrateur et ses camarades de l'escouade se réveillent après une nuit de pluie diluvienne sur le champ de bataille.
À la place où nous nous sommes laissés tomber, nous attendons le jour. Il vient, peu à peu, glacé et sombre, sinistre, et se diffuse sur l'étendue livide.
La pluie a cessé de couler. Il n'y en a plus au ciel. La plaine plombée, avec ses miroirs d'eau ternis, a l'air de sortir non seulement de la nuit, mais de la mer.
À demi assoupis, à demi dormants, ouvrant parfois les yeux pour les refermer, paralysés, rompus et froids — nous assistons à l'incroyable recommencement de la lumière.
Où sont les tranchées ?
On voit des lacs, et, entre ces lacs, des lignes d'eau laiteuse et stagnante.
Il y a plus d'eau encore qu'on n'avait cru. L'eau a tout pris ; elle s'est répandue partout, et la prédiction des hommes de la nuit s'est réalisée : il n'y a plus de tranchées, ces canaux ce sont les tranchées ensevelies. L'inondation est universelle. Le champ de bataille ne dort pas, il est mort. Là-bas, la vie continue peut-être, mais on ne voit pas jusque-là.
[…]
— Vivre !…
— Nous !… Toi… Moi…
— Plus de guerre. Ah ! non… C'est trop bête !… Pire que ça, c'est trop…
[…] J'ai vu se soulever un front couronné de fange et la bouche a proféré au niveau de la terre :
— Deux armées qui se battent, c'est comme une grande armée qui se suicide !
Vocabulaire : livide, d'une pâleur grise ; plombé, de la couleur du plomb ; ensevelir, enterrer, recouvrir entièrement ; la fange, la boue ; proférer, prononcer à voix haute.

| Niveau | Ce qu'on observe | Interprétation |
|---|---|---|
| Thèmes | l'eau qui a « tout pris », la mort du champ de bataille, l'épuisement, puis le désir de « Vivre ! » | la guerre est un fléau humain qui se confond avec un déluge naturel ; de la boue naît une révolte |
| Énonciation | « nous », « on », « je » ; présent de l'indicatif | le témoin parle au nom du groupe et nous fait vivre la scène au moment où elle se passe |
| Images | « miroirs d'eau ternis », la plaine qui semble « sortir […] de la mer », « Le champ de bataille ne dort pas, il est mort » | le paysage devient un monde noyé, presque un retour au chaos ; la correction « ne dort pas, il est mort » frappe par sa brutalité |
| Rythme | accumulation de participes (« assoupis, […] paralysés, rompus et froids ») ; question isolée (« Où sont les tranchées ? ») | l'accumulation dit l'épuisement ; la question seule sur sa ligne dit la stupeur |
| Langue des soldats | phrases inachevées, points de suspension, « C'est trop bête !… » | le témoin rapporte la parole réelle, maladroite, des hommes simples |
| Ton | réaliste, puis pathétique, enfin polémique | la dernière réplique condamne la guerre entière par une comparaison : deux armées = une armée qui se suicide |
Le 1er novembre 1755, un tremblement de terre, suivi d'un raz-de-marée et d'incendies, détruit Lisbonne et fait des dizaines de milliers de morts. Voltaire, qui vit alors près de Genève, n'a rien vu. Il s'en prend aux philosophes « optimistes », pour qui tout ce qui arrive est un bien voulu par la Providence (« Tout est bien »).
Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable !
Ô de tous les mortels assemblage effroyable !
D'inutiles douleurs, éternel entretien !
Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien » ;
Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses […]
Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices :
Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris.
Tranquilles spectateurs, intrépides esprits,
De vos frères mourants contemplant les naufrages,
Vous recherchez en paix les causes des orages :
Mais du sort ennemi quand vous sentez les coups,
Devenus plus humains, vous pleurez comme nous.
Vocabulaire : déplorable, digne de pitié ; abîmé, englouti dans un abîme ; les délices, les plaisirs.

| Critère | Barbusse, Le Feu | Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne |
|---|---|---|
| Position de l'auteur | témoin direct, soldat parmi les soldats | spectateur lointain, informé par les récits |
| Fléau | la guerre, fléau humain | le séisme, fléau naturel |
| Genre et forme | récit en prose, au présent, avec des dialogues | poème argumentatif en alexandrins rimés |
| Ton dominant | réaliste, pathétique, puis polémique | pathétique (apostrophes « Ô… ! ») et polémique (questions rhétoriques contre les optimistes) |
| Ce qui convainc | la précision du vécu : « J'ai vu » | la force du raisonnement et de l'indignation |
| Cible | la guerre elle-même | une philosophie qui justifie le malheur |
L'antithèse « Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris » résume l'indignation de Voltaire : l'indifférence de ceux qui ne souffrent pas. Barbusse, lui, n'a pas besoin d'antithèse : il est dans la boue avec ceux dont il parle.
Au Rwanda, la littérature de témoignage a pris une importance particulière après le Génocide perpétré contre les Tutsi en 1994. Ces œuvres récentes sont protégées par le droit d'auteur : en voici une présentation, sans citation. Scholastique Mukasonga, née au Rwanda en 1956, exilée au Burundi en 1973 puis installée en France, publie en 2006 Inyenzi ou les Cafards (Gallimard). Elle y raconte l'enfance de sa famille déplacée à Nyamata, dans le Bugesera, les humiliations et les persécutions subies dès les années 1960, et la mémoire de ses proches tués en 1994. Son écriture sobre, sans effets, fait du livre un acte de mémoire : nommer ceux qui ont disparu pour qu'ils ne soient pas oubliés. Elle a reçu le prix Renaudot en 2012 pour son roman Notre-Dame du Nil.
Worked example
Analyser le ton dans un paragraphe
Dans « L'Aube », le ton évolue du réalisme à la polémique. Barbusse décrit d'abord le paysage avec précision et sans commentaire : « des lignes d'eau laiteuse et stagnante ». Puis la phrase « Le champ de bataille ne dort pas, il est mort » corrige brutalement l'image paisible du sommeil : la négation suivie d'une affirmation sèche installe le pathétique. Enfin, la réplique du soldat, « Deux armées qui se battent, c'est comme une grande armée qui se suicide ! », donne au texte sa portée polémique : la comparaison montre l'absurdité de la guerre, où chaque camp détruit l'humanité commune. Le témoignage devient ainsi un réquisitoire.
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