Lutte contre les fléaux
Senior 6 · French (Literary)
Lutte contre les fléaux
Lesson 4 of 4
45 min
On prête à l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ une formule devenue célèbre : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. » Pendant des siècles, les savoirs, l'histoire et la morale des sociétés africaines se sont transmis par la parole : contes, proverbes, épopées, poèmes chantés au son de l'inanga ou de la kora. Quand les écrivains africains se mettent à écrire en français, ils n'abandonnent pas cette parole : ils la font entrer dans l'écrit, et ils plient le français aux rythmes et aux images de leur langue maternelle. C'est l'oralité et le langage métissé des textes africains francophones.
Definition
l'oralité : 1) le caractère d'une culture qui transmet ses savoirs par la parole ; 2) dans un texte écrit, l'ensemble des marques qui imitent la parole vivante (adresse à l'auditoire, répétitions, chants, proverbes, formules). le griot : en Afrique de l'Ouest, le gardien de la mémoire, conteur, généalogiste et musicien.
Definition
le langage métissé : un français mêlé d'éléments d'une autre langue : emprunts (mots gardés tels quels : griot, umuganda), calques (expressions traduites mot à mot : « les soleils des Indépendances » pour « l'époque des Indépendances »), proverbes traduits, constructions et images venues de la langue maternelle de l'auteur.
Conte écrit pour la leçon, sur le modèle des contes africains : Bakame, le lièvre rusé, et Impyisi, l'hyène, sont des personnages des contes rwandais. Les formules du conteur sont inventées.
— Je vais vous conter une histoire.
— Conte-la !
— Une histoire vraie ?
— Vraie comme la pluie qui tarde !En ce temps-là, la pluie avait oublié le chemin des collines. Un mois passa. Un mois encore. Les sources se taisaient, les feuilles se roulaient comme des mains fermées. Un seul puits gardait de l'eau, et ce puits appartenait à Impyisi, l'hyène. Impyisi vendait l'eau : une calebasse contre une chèvre, deux calebasses contre une vache. Vous m'entendez ?
— Nous t'entendons !
Bakame, le lièvre, n'avait ni chèvre ni vache. Il n'avait que ses longues oreilles et sa petite tête pleine. Il réunit les animaux sous le grand arbre et leur dit : « Un seul ne creuse pas un puits. Mais si chacun donne trois coups de houe… » Et les animaux se mirent à creuser en chantant :
Tchak ! la terre a soif,
Tchak ! nous avons soif,
Tchak ! creusons ensemble,
La pluie nous rejoindra !Ils creusèrent un jour. Ils creusèrent deux jours. Le troisième jour, la terre devint fraîche, puis humide, puis l'eau jaillit. Impyisi vint en courant, sa calebasse vide à la main : son puits, à force d'être vidé pour la vente, était à sec. Les animaux se regardèrent. Alors Bakame dit : « Donnez-lui à boire. Le fléau frappe tout le monde ; l'eau aussi doit être à tout le monde. » Comme on dit chez nous : Abishyize hamwe nta kibananira, « ceux qui s'unissent, rien ne leur résiste ».
Mon conte s'arrête ici. S'il ment, que la prochaine pluie me démente !

| Procédé | Exemple dans le conte | Fonction |
|---|---|---|
| Formule d'ouverture dialoguée | « Je vais vous conter une histoire. — Conte-la ! » | installe le pacte entre le conteur et l'auditoire |
| Adresse à l'auditoire | « Vous m'entendez ? — Nous t'entendons ! » | maintient l'attention ; l'auditoire participe |
| Répétition et rythme ternaire | « Un mois passa. Un mois encore. » ; « Ils creusèrent un jour. Ils creusèrent deux jours. Le troisième jour… » | scande le temps, aide la mémoire, prépare le dénouement |
| Chant et onomatopée | « Tchak ! la terre a soif… » | le récit devient musique et geste collectif |
| Personnages-types | Bakame le rusé, Impyisi l'avide | incarnent des qualités et des défauts |
| Emprunt et proverbe non traduit puis traduit | « Abishyize hamwe nta kibananira, “ceux qui s'unissent, rien ne leur résiste” » | fait entendre la langue maternelle ; donne la morale avec l'autorité des anciens |
| Images concrètes | « les feuilles se roulaient comme des mains fermées » | la nature est vue avec le corps humain : la sécheresse devient avarice |
| Formule de clôture | « S'il ment, que la prochaine pluie me démente ! » | rend la parole à la communauté, avec humour |
Les œuvres qui suivent sont protégées par le droit d'auteur : en voici un résumé et une analyse, avec une seule phrase ou un seul vers cités pour chacune.
Birago Diop (Sénégal), Les Contes d'Amadou Koumba (1947). Diop présente ses contes comme ceux que lui disait Amadou Koumba, le griot de sa famille : l'écrivain se fait le simple « transcripteur » d'une parole. Il garde les animaux personnages (Leuk-le-Lièvre, Bouki-l'Hyène), les chants, les proverbes, et ce ton malicieux qui fait réfléchir en riant. Son poème « Souffles », que l'on lit dans le conte « Sarzan » de ce recueil, exprime la croyance que les ancêtres restent présents parmi les vivants : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis ». La répétition et le refrain y viennent directement de la poésie orale.
Ahmadou Kourouma (Côte d'Ivoire), Les Soleils des Indépendances (1968). Ce roman raconte la déchéance de Fama, dernier prince malinké, dans l'Afrique des Indépendances. Dès la première phrase, le narrateur annonce qu'il traduit sa propre langue : un homme est mort, « ou disons-le en malinké : il n'avait pas soutenu un petit rhume ». Le titre même est un calque : en malinké, « les soleils » désignent une époque. Kourouma plie la syntaxe française, invente des mots et traduit des images malinkées ; il fait entendre, sous le français, la voix d'un griot qui juge son temps.
Worked example
Analyser l'oralité dans un paragraphe
Le conte de Bakame imite la parole vivante d'un conteur. Il s'ouvre sur un échange de répliques (« Je vais vous conter une histoire. — Conte-la ! ») qui fait de l'auditoire un acteur du récit. Les répétitions (« Ils creusèrent un jour. Ils creusèrent deux jours. ») scandent la durée de l'effort et rappellent que le conte est fait pour être retenu de mémoire. Enfin, le proverbe kinyarwanda, cité puis traduit, donne à la morale l'autorité des anciens et fait entendre une autre langue sous le français. L'écrit garde ainsi la chaleur et la fonction collective de l'oral : le récit enseigne la solidarité face au fléau.
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