L'argent et la société
Senior 6 · French (Literary)
L'argent et la société
Lesson 4 of 4
50 min
En français, on peut traiter quelqu'un d'« harpagon » : le mot, avec une minuscule, désigne un avare. Il vient d'un personnage de Molière, le héros de L'Avare (1668). Une œuvre qui donne un nom commun à la langue a frappé les esprits : elle mérite d'être lue de près. Cette leçon vous présente les trois grands exercices de la réflexion littéraire : la critique littéraire, qui interprète et juge les œuvres ; le commentaire composé, qui explique un texte de façon organisée ; la dissertation, qui répond à une question littéraire par une argumentation.
Definition
la critique littéraire : l'ensemble des discours qui analysent, interprètent et évaluent les œuvres. Elle peut s'intéresser à la vie de l'auteur (approche biographique), à l'époque et à la société (approche historique ou sociologique), à la psychologie des personnages (approche psychologique) ou à la forme du texte (approche formelle).
Definition
le commentaire composé : l'explication organisée d'un texte, en deux ou trois axes de lecture qui répondent à une problématique. la dissertation : une réflexion argumentée sur un sujet littéraire (souvent une citation ou une question), appuyée sur des exemples précis tirés des œuvres.
Harpagon, riche bourgeois d'une avarice maladive, a enterré dans son jardin une cassette contenant dix mille écus d'or. La Flèche, le valet de son fils Cléante, vient de la dérober. Harpagon entre en scène, seul.
HARPAGON, seul, criant au voleur dès le jardin, et venant sans chapeau.
Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ; on m'a coupé la gorge : on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est-il point là ? n'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. (À lui-même, se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin… Ah ! c'est moi ! Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait ; je n'en puis plus ; je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ! que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé ! de quoi est-ce qu'on parle là ? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des bourreaux ! Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.
Vocabulaire : quérir, aller chercher ; donner la question, soumettre à la torture pour obtenir des aveux (pratique judiciaire de l'époque) ; les archers et les prévôts, les forces de police ; les gênes, instruments de torture.

« Acte IV, scène 7 de L'Avare », Classiques Hatier : une interprétation filmée du monologue. Suivez le texte pendant l'écoute et repérez où le comédien accélère, crie ou s'adresse au public : ces choix de jeu confirment-ils les deux axes du commentaire ?
Worked example
Rédiger une sous-partie (axe 2, b)
La perte de l'argent provoque chez Harpagon une perte d'identité. Après s'être saisi lui-même par le bras, il avoue : « j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais ». Le rythme ternaire et la reprise de « je » mettent en relief un moi qui se défait : sans sa cassette, l'avare ne sait plus qui il est, comme si l'argent tenait lieu de personnalité. Ce trouble fait rire, mais il révèle aussi la puissance destructrice de l'obsession.
On retrouve les quatre temps : idée, citation, procédé (rythme ternaire, anaphore), interprétation.
Sujet : « Un personnage comique peut-il être aussi inquiétant ? » Vous répondrez en vous appuyant sur L'Avare et sur vos lectures.
| Partie | Idée directrice | Exemples |
|---|---|---|
| I. Thèse | Le personnage comique est d'abord fait pour faire rire : ses excès, ses gestes, ses répétitions amusent. | le monologue d'Harpagon, qui se prend lui-même pour son voleur |
| II. Antithèse | Mais son vice, poussé à l'extrême, fait peur : il détruit la famille et menace les autres. | Harpagon prête à son propre fils à un taux usuraire ; il veut « faire pendre tout le monde » |
| III. Synthèse | Le rire est une arme : il rend le vice visible pour mieux le corriger. Le comique est sérieux parce qu'il inquiète. | la devise attribuée à la comédie classique, « corriger les mœurs par le rire » |
Ce plan est dialectique (thèse, antithèse, synthèse). On peut aussi choisir un plan thématique (plusieurs aspects d'une même idée) ou analytique (constat, causes, conséquences), selon la question posée.
| Approche | Question posée | Application |
|---|---|---|
| Biographique | Que doit l'œuvre à la vie de l'auteur ? | Molière, chef de troupe et comédien, jouait lui-même Harpagon. |
| Historique | Que doit-elle à ses sources et à son époque ? | Molière s'inspire d'une comédie latine de Plaute, La Marmite (Aulularia), et peint la bourgeoisie riche de son temps. |
| Psychologique | Que révèle-t-elle de l'esprit humain ? | La cassette remplace tous les liens : Harpagon parle à son argent comme à un « cher ami ». |
| Formelle | Comment le texte est-il construit ? | Le monologue juxtapose questions, exclamations et accumulations ; la didascalie règle le jeu de scène. |

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