L'apport touristique
Senior 6 · French (Literary)
L'apport touristique
Lesson 4 of 4
45 min
D'habitude, c'est le touriste qui regarde : il photographie, il s'étonne, il juge. Mais que se passe-t-il quand le voyageur devient lui-même l'objet de la curiosité générale ? En 1721, Montesquieu imagine deux Persans qui découvrent Paris et écrivent ce qu'ils voient ; en 1959, l'Ivoirien Bernard Dadié envoie à Paris un narrateur africain qui observe les Parisiens avec le même étonnement amusé. Ces deux textes de voyage renversent le regard. Ils vous serviront aussi à apprendre un outil de lecteur : la fiche de lecture.
Definition
le texte littéraire de voyage : un texte (récit, lettre, journal, poème) qui raconte un déplacement et la découverte d'un ailleurs. Il peut être vécu (le récit d'un vrai voyage) ou fictif (un voyageur inventé). Il dit toujours autant sur celui qui regarde que sur ce qui est regardé.
Definition
la fiche de lecture : un document d'une page qui garde la mémoire d'un livre lu : références, résumé, personnages, thèmes, citation, analyse et avis personnel argumenté. le roman épistolaire : un roman composé de lettres échangées entre des personnages.
Rica, jeune Persan venu à Paris avec son ami Usbek, écrit à un ami resté à Smyrne. Orthographe modernisée.
Rica au même, à Smyrne.
Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait ; si j'étais aux spectacles, je trouvais d'abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.
Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique : car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche. Mais, si quelqu'un, par hasard, apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?
À Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.
Vocabulaire : les Tuileries, un jardin public de Paris ; une lorgnette, une petite lunette pour regarder de loin ; ne pas laisser d'être à charge, être quand même pénible ; endosser, revêtir.

| Ce qu'on observe | Exemple | Interprétation |
|---|---|---|
| Accumulations et hyperboles | « vieillards, hommes, femmes, enfants, tous » ; « cent lorgnettes » ; « jamais homme n'a tant été vu » | la curiosité parisienne est démesurée, donc ridicule |
| Parallélisme | « Si je sortais… ; si j'étais aux Tuileries… ; si j'étais aux spectacles… » | partout la même scène : le Persan est un spectacle |
| Ironie | « Chose admirable ! » ; « J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur » | Rica feint l'admiration ou le regret pour se moquer |
| Renversement final | « Comment peut-on être Persan ? » | les Parisiens jugent étrange ce qui est différent d'eux, sans voir qu'ils le sont aussi pour Rica |
Le vrai sujet de la lettre n'est pas la Perse, mais Paris : le voyageur fictif est un miroir tendu aux Français. La lettre montre aussi que l'on ne regarde un étranger que pour son costume : sans l'habit persan, Rica « entr[e] tout à coup dans un néant affreux ».
Ce livre est protégé par le droit d'auteur : en voici un résumé et une analyse, sans citation.
L'écrivain ivoirien Bernard Dadié (1916–2019) publie en 1959, chez Présence Africaine, le récit du séjour à Paris de Tanhoé Bertin, un jeune Africain qui raconte son voyage dans une longue lettre à un ami resté au pays. Avec curiosité et humour, il décrit les Parisiens comme un ethnologue décrirait une tribu lointaine : leurs coutumes, leur rapport au temps, leur passion de la vitesse, leurs monuments, leurs façons de manger et de parler. Comme Montesquieu, Dadié renverse le regard : ce n'est plus l'Europe qui observe l'Afrique, c'est l'Afrique qui observe l'Europe, avec un sourire qui n'est jamais méchant mais toujours lucide.
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Avis faible : J'ai aimé ce livre, il est bien.
Avis argumenté : J'ai apprécié la lettre 30 pour son humour : l'accumulation des curieux et la chute « Comment peut-on être Persan ? » font rire tout en faisant réfléchir. Elle m'a fait penser aux visiteurs qu'on dévisage parfois dans nos villes : le texte invite à regarder l'étranger comme une personne, non comme un spectacle.
Un bon avis donne une raison, la prouve par un détail du texte et relie l'œuvre à l'expérience du lecteur.
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